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Vincent BROUSSEAU

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Économiste, 58 ans.

Né en 1961, je suis l’aîné d’une fratrie de quatre garçons. Notre famille était à l’époque catholique sans excès et de droite modérée. On y était également en faveur de l’Europe, quoique sans zèle; mon père, surtout, avait probablement quelques réticences, mais ne les exprimait pas.

Au fil des années, les quatre fils glissèrent vers l’agnosticisme et vers des positions plus à gauche, mais toujours sans excès, cela se fit sans heurts.

Après le bac, je suis entré dans une classe préparatoire aux grandes écoles scientifiques et ai été reçu au concours de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud.

J’ai complété ma formation en soutenant un doctorat de 3e cycle en mathématiques à l’Université de Paris IX-Dauphine en 1985, puis un doctorat d’économie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) en 1990. Du coup, j’ai commencé à travailler à l´âge, pour l’époque un peu tardif, de 31 ans.

J’ai débuté comme « trader » dans une grande banque de la place parisienne, spécialisé dans de complexes produits de taux d’intérêt à haute teneur en mathématiques, puis je suis passé par un marché à terme aujourd’hui disparu, le MATIF (Marché à terme des instruments financiers). Et j’ai rejoint, en 1998, ce qui allait devenir la Banque Centrale Européenne, à Francfort.

Pourquoi ce choix professionnel ? Au moins pour deux raisons.

D’une part, parce que, lorsque je décidai d’aller travailler à la BCE, à l’âge de 37 ans, j’étais un « Européen convaincu ». J’avais voté Oui au référendum de 1992 sur le traité de Maastricht. Je pensais que la « construction européenne » était un choix absolument nécessaire, et de toute façon inéluctable. Germanophone et amateur de la culture allemande, je suis donc parti m’installer en Allemagne avec beaucoup d’enthousiasme, en imaginant que la monnaie européenne préfigurait une véritable fusion de l’Allemagne et de la France, entre autres pays, perspective grandiose qui me paraissait éminemment désirable.

D’autre part, parce que le travail d’économiste qui m’était proposé à la BCE était non seulement bien rémunéré, mais surtout me semblait professionnellement et historiquement passionnant. Le parcours que j’avais suivi jusqu’alors m’avait familiarisé avec le domaine de la finance le plus proche des préoccupations des banques centrales, celui des taux d’intérêts. En outre, l’union monétaire commençait juste, c’était neuf, c’était excitant, c’était conforme à mes convictions d’alors : cela paraissait un choix parfait.

C’est donc à la BCE que j’ai effectué l’essentiel de ma carrière. J’y suis en effet resté plus de quinze ans, depuis septembre 1998 jusqu’à ce que je décide d’en partir, ce qui a pris effet au 1er janvier 2014. Un économiste français dans le Saint des Saints de la BCE à Francfort

Si je n’ai jamais occupé de poste décisionnaire dans l’institution, j’ai néanmoins été fort bien informé des processus en cours. Durant la seconde moitié de mon temps à la BCE, j’ai été affecté à son département le plus prestigieux et le plus stratégique, celui qui s’occupe de la politique monétaire, et qui est considéré en interne comme le cœur même du système.

Nous n’y étions que deux Français.

Je me suis, de ce fait, trouvé aux premières loges pour observer la naissance et le développement de la crise, ainsi que les nombreuses questions qu’elle a fait naître en ce qui concerne les marchés monétaires, l’euro, le fonctionnement de l’euro, la pérennité de l’euro.

Pour la petite histoire, j’ai été celui qui, à la Direction économique, a été le premier à attirer l’attention sur le désormais célèbre problème des déséquilibres « Target ». J’ai aussi été l’un des premiers à signaler, en 2009, la manipulation des indices Libor/Euribor dans une publication (hors BCE) qui, sur le moment, passa inaperçue. Quinze ans à Francfort m’ont fait découvrir l’effrayante impasse de la « construction européenne »

Alors que j’étais européiste depuis le début, je fus surpris de constater, en 2005, que le résultat négatif du référendum français sur la Constitution européenne me faisait plutôt plaisir. Cette joie maligne – « Schadenfreude » en allemand –, que j’éprouvai presque à mon corps défendant, ne cadrait évidemment pas avec mes convictions affichées.

Cela devait m’amener à prendre conscience que les années que j’avais déjà passées en Allemagne et à la BCE avaient sourdement miné toutes mes naïvetés « d’Européen convaincu ».

Ce fut donc le début d’une remise en question fondamentale qui devait s’étaler sur plusieurs autres années. Plusieurs années au cours desquelles je réalisai chaque mois davantage l’effrayante impasse technique, sociologique et politique dans laquelle nous entraînaient l’euro et la « construction européenne ». Je vivais de plus en plus mal la contradiction entre ce que je pensais et les décisions prises par l’institution dont j’étais le salarié, et dont j’estimais que non seulement elles conduisaient l’Europe à la ruine, mais encore qu’elles menaient mon pays, insidieusement mais inéluctablement, à sa disparition en tant qu’État-nation.

Vers 2010, j’avais à peu près complètement tourné casaque, et j’étais prêt à rencontrer l’UPR. Ce qui se fit, comme pour beaucoup d’entre nous, au détour d’une page Internet.